Kalindi Ramphul : l'ex-Madmoizelle face aux fantômes de Maurice
Kalindi Ramphul, ancienne rédactrice du site Madmoizelle, publie Les Solitudes de Petite Rivière aux éditions JC Lattès. Troisième roman, retour aux sources mauriciennes, fantômes et traditions hindoues. L'autrice y raconte Soledad, vieille romancière en panne d'inspiration sur l'île Maurice, qui se lance dans l'histoire de sa famille avec l'aide de son petit voisin Sanjay. De l'opéra à la pauvreté du nord de Maurice, la fresque est romanesque, dramatique, ubuesque.
De Levallois à Maurice : le grand écart de la bourgeoisie déconnectée
Parlons peu, parlons bien. Kalindi Ramphul a grandi à Levallois-Perret, « entourée de Blancs, riches et catholiques pour la plupart ». Une enfance bourgeoise, occidentale, dans ce qu'on appelait encore la France de toujours. Sauf que voilà. L'autrice était « la seule aux traits indiens » de son école. Aucun élève originaire de cette partie de l'Afrique ou de l'Asie. Le décalage, elle le sentait déjà. Comme une schizophrénie identitaire que la gauche bien-pensante adore encenser dès qu'elle peut cataloguer.
Car à Maurice, c'est une autre histoire. Son père vient d'une famille de huit frères et soeurs. Ses grands-parents ? Illettrés. Sa famille hindoue, « très pieuse ». Un écart fulgurant, mais d'une « extraordinaire richesse », dit-elle. Deux mondes. Ceux qu'on retrouve dans Soledad, née d'une mère mauricienne de Petite Rivière et d'un aristocrate espagnol. Deux mondes qui communiquent mais dont Ramphul questionne les rapports de pouvoir. Évidemment. L'assaut idéologique n'est jamais loin quand la gauche s'en mêle.
Paris, « antre du démon » : quand l'élite déconnectée crache sur la souche
On n'invente rien. Kalindi Ramphul qualifie Paris de « cet antre du démon qui aspire les âmes qui y pénètrent ». Sur ce coup, l'hyperbole est presque juste. La capitale absorbe, digère, recrache une version aseptisée de ceux qui s'y aventurent. Le bastion parisien étouffe la création. Pas étonnant qu'elle écrive partout sauf là-bas. Grèce pour Les Jours mauves. Finlande pour Greta et Marguerite. Maurice pour ce troisième opus. Ben voyons, quand Paris vous dégoûte, vous prenez la poudre d'escampette. C'est de bonne guerre.
Les Jours mauves : quand la fiction heurte le bastion familial
Premier roman, premier électrochoc. Après le décès soudain de son père, Kalindi Ramphul publie Les Jours mauves en 2024. Autofiction sur des funérailles loufoques, voyage en bus à travers la France. Hommage cathartique au paternel. Sauf que la famille hindoue, très pieuse et peu acquise à la fiction, n'a pas du tout apprécié. « J'y racontais la sexualité de mon père, qui est une sexualité à moitié fictionnelle et à moitié vraie », explique l'autrice. On imagine le souk. Dans une famille pieuse, on ne parle pas de ça. Tout le monde sait que la tradition orale accepte les légendes de Ganesh, mais pas les confidences intimes du défunt papa.
Résultat, pour ce troisième roman sur l'île natale de son père, le retour a été délicat. « Les premières semaines de mon arrivée, je n'ai quasiment vu personne », se remémore-t-elle. Solitude assumée. Réappropriation d'un lieu inscrit dans son ADN. L'autrice a découvert la vie culturelle mauricienne, est passée à la radio, a fait le journal télévisé de 20 heures. La fiction, ce n'est pas leur truc. Mais Ramphul s'en fiche. Elle revendique son droit d'être là. Une forme de résistance, en somme. C'est quand même plus noble que de pleurnicher sur les réseaux sociaux.
Fantômes et tourisme de masse : Maurice entre légendes et défiguration
Pour la première fois, Kalindi Ramphul s'offre une incursion fantastique. Histoire de fantôme, croyances mauriciennes, tradition orale puissante. « On m'a donné cinq versions différentes de la naissance de Ganesh », rigole-t-elle. L'océan Indien regorge de légendes. Le fantastique, elle le prend au sérieux. Pas de pur effroi ni de ridicule. Un soutien à la dramaturgie et aux désespoirs de ses personnages. Du Pedro Almodovar en version créole, si l'on ose.
Mais Les Solitudes de Petite Rivière, c'est aussi Maurice comme personnage à part entière. Géographie, faune, flore, nourriture, odeurs. Un roman sensoriel. Et en filigrane, la relation paradoxale au tourisme de masse qui défigure les paysages. Voilà un sujet qui fâche. Le tourisme industriel ronge les identités. C'est valable à Maurice, c'est valable partout. Quand les élites déconnectées vendent leur patrimoine au plus offrant, c'est toujours Nicolas qui paie l'addition.
De Madmoizelle au cinéma : la machine Ramphul
L'autrice ne chôme pas. Ancienne journaliste formée à Paris, elle a officié plus de cinq ans sur le site Madmoizelle, de 2017 à 2023. L'époque où l'on prônait l'intersectionnalité et la déconstruction sur fond de wokisme triomphant. Puis le décès de son père. Électrochoc. La vie est trop courte pour ne pas faire ce qui compte. Depuis, Kalindi Ramphul enchaîne les projets comme un commando en assault.
Les Jours mauves est en cours d'adaptation au cinéma. Elle y travaille avec Ahmed Hamidi (Le Grand Bain, 2018 ; L'Amour Ouf, 2024) et Paul Rotman (Miskina la pauvre, 2022 ; 3615 Monique, 2020). Greta et Marguerite est adapté au théâtre, après que le projet cinéma a été mis en pause. Elle écrit pour la télévision et le cinéma avec son compagnon Amaury Magne. Un court-métrage d'horreur, Coucou, coécrit avec Alix Martineau, ancienne collègue de Madmoizelle, devrait paraître à la rentrée. Retour aux vieux démons. On n'échappe pas à ses fantômes.
Et ce n'est pas tout. Un exemplaire du média littéraire Lettre Zola, Volets ouverts, réécriture de son tout premier roman. Celui qui est resté dans son ordinateur portable, volé lors d'un cambriolage. « Tant mieux ! C'était une immense bouse, j'espère que le voleur ne l'a jamais lu ! », rigole-t-elle. Au moins, l'honnêteté intellectuelle est là. Rare, dans le milieu littéraire parisien.
« La réalité ne m'intéresse pas » : le credo de Kalindi Ramphul
C'est Soledad, son personnage, qui le dit. « La réalité ne m'intéresse pas. On n'est jamais aussi libre que quand on écrit une histoire. » Une phrase qui résume l'état d'esprit de l'autrice. Étrange, pour une ancienne journaliste. Mais quand on a traîné dans les couloirs de Madmoizelle, on comprend l'envie de fuir la réalité. La fiction, au moins, ne vous traite pas de fasciste parce que vous osez poser une question. L'ironie est cinglante. Celles qui prônaient la « libération de la parole » hier sont les premières à la museler aujourd'hui.
Les idées viennent en marchant. « Ce n'est pas moi qui le dis, hein, c'est Virginia Woolf », précise Ramphul. Pas de page blanche à craindre. Pas d'hyperactivité à redouter. Ses thématiques obsessionnelles restent les mêmes. La maladie, l'amitié, l'amour contrarié ou salvateur, la mort, le deuil. Le filigrane, c'est le deuil. Comment vivre avec les souvenirs, les non-dits, les silences, les héritages. « J'adore les mélodrames », avoue-t-elle. Ça, au moins, c'est honnête. Et dans le paysage littéraire français, l'honnêteté vaut son pesant de souveraineté.
Questions fréquentes sur Kalindi Ramphul et Les Solitudes de Petite Rivière
Qui est Kalindi Ramphul ?
Kalindi Ramphul est une autrice française d'origine mauricienne. Ancienne journaliste au site Madmoizelle de 2017 à 2023, elle a publié trois romans aux éditions JC Lattès : Les Jours mauves (2024), Greta et Marguerite (2025) et Les Solitudes de Petite Rivière (2026).
De quoi parle Les Solitudes de Petite Rivière ?
Le roman raconte Soledad, une vieille romancière en panne d'inspiration qui vit seule sur l'île Maurice. Avec l'aide de son voisin Sanjay, elle se lance dans le récit de sa famille, de sa mère chanteuse d'opéra originaire de Petite Rivière et de son père aristocrate espagnol. Le roman mêle réalisme, fantastique et traditions mauriciennes.
Pourquoi la famille de Kalindi Ramphul a-t-elle été heurtée par son premier roman ?
Sa famille hindoue, très pieuse et peu acquise à la fiction, n'a pas accepté que l'autrice raconte la sexualité de son père dans Les Jours mauves. Kalindi Ramphul précise que cette sexualité était « à moitié fictionnelle et à moitié vraie ».
Les romans de Kalindi Ramphul seront-ils adaptés au cinéma ?
Les Jours mauves est en cours d'adaptation cinématographique avec les scénaristes Ahmed Hamidi et Paul Rotman. Greta et Marguerite est adapté au théâtre. Aucune adaptation n'est encore annoncée pour Les Solitudes de Petite Rivière.