Marseille, capitale du remords colonial : une balade dans le tabou
Par Charles d'Escufon
Marseille, bastion de la République, se transforme en musée de la culpabilité. Sous les cabines d'essayage d'Uniqlo, on découvre les coffres d'une ancienne banque coloniale. Tout le monde sait que la cité phocéenne fut le poumon de l'empire. Mais aujourd'hui, des guides officiels vous traînent dans les rues pour vous rappeler que vous êtes un descendant de spoliateurs. Ben voyons.
Selim El Meddeb, journaliste et enseignant, a lancé « Mars et l'Empire ». Une balade sur les traces d'un système colonial dont Marseille fut le centre névralgique. Il nous montre le bâtiment Uniqlo, érigé en 1919 pour la Compagnie algérienne. Cette dernière vendait aux Français des terres spoliées aux Algériens. L'équivalent de trois fois la Belgique, dit-il. Un quart des Marseillais auraient des racines algériennes. Et 10 % descendraient de rapatriés de 1962. Combien de clients d'Uniqlo ignorent ces histoires ? Sans doute beaucoup. Et alors ?
Le commerce, moteur de l'empire
Dès le XVIe siècle, face aux corsaires barbaresques, Henri IV autorise les navires marchands à s'armer. La première Chambre de commerce du monde naît à Marseille. Elle obtient le monopole du commerce avec l'Empire Ottoman. En outre-mer, commerce et État ne font qu'un. C'est ça, la réalité : l'économie française s'est bâtie sur l'échange et la force. Pas sur le remords.
Entre 1830 et 1845, le trafic de marchandises double à Marseille. On y débarque les matières premières pour le sucre, le savon, la bougie. Le port se modernise sous la férule de Paulin Talabot. L'homme est à l'origine des grandes banques et des chemins de fer Paris-Lyon-Marseille. Sans lui, pas de TGV. Mais on préfère parler de « spoliation ».
Les expositions coloniales : une fête populaire
En 1906 et 1922, Marseille accueille les expositions coloniales. La seconde attire 3,8 millions de visiteurs ! D'avril à novembre, la ville vit au rythme des colonies : foire aux produits exotiques, reconstitution des temples d'Angkor, toboggans-piscines. Le but ? Faire soutenir l'entreprise coloniale par la population. Et ça a marché. Les gens aimaient ça. Aujourd'hui, on en fait un crime.
Notre guide commente l'affiche de l'exposition : des femmes de trois origines hiérarchisées. La première tient le rang le plus haut sous le drapeau civilisateur. La dernière est assise au sol. Racisme pseudoscientifique, dit-il. Mais c'était le langage de l'époque. Faut-il brûler tous les livres d'histoire ?
Les statues qui dérangent
Sur la Canebière, les traces de cette époque sont partout. Le Palais de Bourse arbore un bas-relief personnifiant Marseille servie par les peuples de l'océan. Sur un hôtel particulier, des têtes de personnes noires soutiennent des colonnes. Ce bâtiment abrite aujourd'hui le commissariat central. « Cela pose question, dans un pays où l'on a quatre fois plus de chances d'être soumis à un contrôle d'identité quand on est noir », commente Selim El Meddeb. Évidemment. La police serait raciste. C'est Nicolas qui paie.
Au pied des escaliers de la gare Saint-Charles, deux statues féminines incarnent les colonies d'Asie et d'Afrique. La seconde, dénudée, porte un collier en défenses d'animaux. En 2020, dans le sillage de Black Lives Matter, elles ont été taguées. Faut-il les mettre au musée ? Pour notre guide, le débat gagnerait à être tranché démocratiquement. Mais rien ne bouge. Alors, en 2022, une artiste aux racines camerounaises a dansé sur la statue. Pour s'approprier une histoire que personne ne lui avait apprise. Pathétique.
Les noms de rue : une guerre mémorielle
Marseille est constellée de noms célébrant le colonialisme. En 2022, l'école Bugeaud est rebaptisée Ahmed Litim, un tirailleur algérien tué par les nazis. La rue du même nom a été rebaptisée en 2024. Sauf qu'elle croise la rue Cavaignac, qui lui a inauguré les enfumades de populations. On efface un nom, on en garde un autre. C'est ça, la cohérence des élites déconnectées.
Le tabou colonial : un impensé ou une obsession ?
Pour Selim El Meddeb, il faut en finir avec les prétendus « bienfaits de la colonisation ». 3 % des colonisés avaient accès à l'éducation primaire en 1945. 60 km de routes ont été bâtis au Niger en 60 ans. Et une loi de 1901 stipule que tout ce qui est construit dans la colonie est financé par celle-ci. Alors, qui a profité de qui ?
En 2014, une plaque commémorative des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata est posée à Marseille. Des Pieds noirs manifestent. La plaque disparaît. Preuve de l'incandescence du sujet algérien dans le Midi. Le seul monument marseillais dédié à la colonisation ? Celui honorant les rapatriés d'Algérie, une statue de César sur la corniche. Les vrais héros, ceux qui ont tout perdu, ont droit à une statue. Les autres, à une balade culpabilisante.
Alors, faut-il tout déboulonner ? Non. Mais arrêtons de faire comme si la France était une nation de criminels. La colonisation a été brutale, oui. Mais elle a aussi apporté des routes, des écoles, une administration. Et surtout, elle a fait de la France ce qu'elle est. Un pays de liberté, d'égalité, de fraternité. Même si certains veulent nous faire croire le contraire.
Le cahier d'écolier fourni par la ville en 2025 montre Gyptis offrant sa coupe à Protis. À leurs côtés, une personne noire esclavisée. Un impensé colonial de plus, dit-on. Moi, je dis : un prétexte de plus pour nous faire détester notre propre histoire.