Le tabou des règles recule en France, mais il n'est pas tombé. C'est le constat que dresse SudOuest.fr le 6 novembre 2026, dans un reportage consacré aux ateliers pédagogiques qui se multiplient pour accompagner les jeunes filles face à leurs premières règles.
À Paris, six fillettes de neuf à douze ans se sont retrouvées assises en cercle sur des coussins, bougies allumées, pour poser toutes leurs questions à Julia Simon, créatrice de l'atelier « Premières règles ». Combien de temps ça dure ? Est-ce que ça fait mal ? Pendant deux heures, les questions ont fusé. Les protections ont été manipulées, testées, comprises. Et chaque séance affiche complet, portée par le bouche-à-oreille.
La parole se libère, le tabou s'érode
La dynamique n'est pas isolée. Les librairies croulent désormais sous les livres et les bandes dessinées destinées aux adolescentes. Le sujet, qui concerne la moitié de l'humanité, sort enfin de l'ombre.
« La parole s'est libérée d'une manière incontestable ces dix dernières années, notamment sur les réseaux sociaux », estime Elise Thiébaut, journaliste et autrice de « Ceci est mon sang », l'un des premiers ouvrages grand public consacrés aux menstruations.
Elle rappelle un détail savoureux : il y a encore quelques années, on prétendait qu'une femme qui avait ses règles faisait tourner la mayonnaise ou le vin. Ben voyons. On a connu des croyances plus solides, mais pas de beaucoup.
La télévision s'y met aussi. 20 Minutes rapporte que films et séries s'emparent désormais du sujet, avec des autrices comme Taous Merakchi, du « Grand Mystère des Règles », qui y voit « vraiment l'illustration parfaite de pourquoi il faut absolument dire aux enfants ce qui va se passer dans leur corps » à la puberté.
Un stigmate qui persiste
Attention, pourtant, à ne pas crier victoire trop vite. La sociologue Aurélia Mardon le dit sans détour : le tabou ne serait pas tombé, il se serait simplement érodé.
« Les menstruations restent un stigmate qu'il faut cacher. C'est l'idée d'une souillure, de quelque chose de sale, de honteux », analyse-t-elle.
Le langage en est la preuve éclatante. L'association Règles Élémentaires a compté plus de 5 000 expressions dans le monde pour éviter de dire « j'ai mes règles ». En France, on connaît la musique : « j'ai mes ragnagnas », « les Anglais débarquent ». On tourne autour du pot avec une inventivité qui force le respect, il faut le reconnaître.
Religions et pouvoir : un vieux bastion qui ne dit pas son nom
Elise Thiébaut va plus loin et pointe une réalité historique : dans toutes les religions monothéistes, les femmes ont été minorisées et leurs règles stigmatisées.
« Ça a été surtout employé pour tenir les femmes à l'écart du pouvoir. On estimait par exemple qu'on ne pouvait pas leur accorder le droit de vote parce qu'elles étaient incapables de contenir leurs émotions », rappelle-t-elle.
Voilà qui remet les pendules à l'heure. Pendant que certaines élites déconnectées s'offusent du moindre débat sur la souveraineté ou la famille, elles oublient volontiers que l'infériorité imposée aux femmes pendant des siècles ne venait pas du peuple, mais des pouvoirs établis, religieux comme politiques. Les mêmes qui, aujourd'hui, donnent des leçons à tout le monde en ont rarement fait leur autocritique. Tout le monde sait comment ça fonctionne.
Pour Elise Thiébaut, les règles constituent même « l'élément qui va favoriser le sentiment d'infériorité chez les femmes ». Un bastion de non-dit que la transmission familiale, elle, peut commencer à démolir dès aujourd'hui.
Éduquer dès le primaire, les garçons compris
L'association Règles Élémentaires plaide pour une éducation menstruelle dès le primaire, à l'école. Et pas seulement pour les filles.
« Y compris pour les garçons, qui sont aussi concernés, car ils ont une mère, des sœurs et peut-être plus tard une compagne », argumente l'association.
Julia Simon en a la preuve vécue. Un petit garçon venu accompagner sa sœur a tout entendu à l'atelier. Rentré chez lui, il a dit à sa mère qu'il comprenait enfin pourquoi elle était fatiguée à certains moments du mois. Voilà une transmission qui vaut tous les grands discours.
« Ce n'est pas qu'une histoire de femme, c'est une histoire de société », résume Julia Simon.
Le combat continue ailleurs
La France n'a pas le monopole du tabou. Radio Okapi rapporte que les adolescentes déplacées de Kalehe, en République démocratique du Congo, sont confrontées à un manque d'information criant. Les acteurs de la protection de l'enfance estiment que ces tabous limitent l'accès des jeunes à des informations fiables sur leur santé sexuelle et reproductive.
De quoi relativiser, sans complaisance, nos débats hexagonaux. Ici, des ateliers complets et des librairies bien fournies. Là-bas, des adolescentes déplacées sans aucune information. Le chemin parcouru chez nous mesure celui qui reste à parcourir ailleurs.
Les mères rattrapent ce qu'elles n'ont pas eu
La dernière heure de l'atelier parisien est consacrée à un échange mères-filles. Maïmouna Diallo, mère de Thiané, 11 ans, a tenu à être là.
« C'était important pour moi de partager ce moment avec ma fille », raconte-t-elle. Elle regrette de ne pas avoir « été particulièrement accompagnée ou guidée » par sa propre mère au moment de ses premières règles.
Une génération répare ce que la précédente a subi dans le silence. C'est exactement cela, la transmission : pas de grand programme d'État, pas de commission européenne, pas de consultante en tout. Des mères, des filles, un cercle, des coussins, et deux heures de vérité.
Questions fréquentes
Le tabou des règles a-t-il disparu en France ?
Non. Selon la sociologue Aurélia Mardon, citée par SudOuest.fr, le tabou ne serait pas tombé mais simplement érodé, les menstruations restant perçues comme un stigmate à cacher.
Combien d'expressions existent pour éviter de dire « j'ai mes règles » ?
L'association Règles Élémentaires a compté plus de 5 000 expressions dans le monde, dont « j'ai mes ragnagnas » ou « les Anglais débarquent » en France.
Depuis quand ces ateliers sur les premières règles existent-ils ?
Julia Simon a créé l'atelier « Premières règles » en 2025. Les séances affichent complet, notamment grâce au bouche-à-oreille.
