Vacances et IA : 27% des Français confient leurs congés à un algorithme, et ça peut faire mal
Près de 27% des Français envisagent désormais de confier l'organisation de leurs congés estivaux à une intelligence artificielle. Un chiffre qui grimpe à 30% chez les moins de 35 ans. Entre informations périmées, adresses inventées et itinéraires absurdes, le nouveau guide de voyage peut aussi vous envoyer droit dans le mur. Enquête sur une mode qui sent le roussi.
L'IA, nouveau guide touristique des élites déconnectées ?
Les piles de guides de voyage aux pages jaunies, le carnet rempli d'adresses, même la dizaine d'onglets ouverts sur un ordinateur sont passés de mode. Désormais, il suffit parfois d'une phrase pour organiser ses vacances. « J'ai quatre jours, 600 euros, je n'aime pas les endroits touristiques et je veux bien manger. Organise-moi tout. » L'intelligence artificielle fait le reste.
Elle cherche un hôtel, propose un restaurant et construit un itinéraire. L'outil calcule même les temps de trajet. À l'arrivée, le voyageur n'a plus vraiment besoin d'un guide. Il a un interlocuteur dans son téléphone. Tout le monde sait que ça finira mal, mais personne ne veut y croire.
« Quasiment plus à réfléchir » : le mirage de la facilité
Clara, 29 ans, l'a découvert lors d'un week-end à Lisbonne. Elle avait réservé son billet quelques jours avant de partir et n'avait « absolument rien préparé ». Alors, la costumière a demandé à ChatGPT de lui construire trois journées « avec beaucoup de marche, des cafés sympas, pas trop de musées et surtout pas les endroits Instagram ».
Trois jours sur place, et autant d'activités recommandées par ChatGPT en quelques secondes. « Il a été très doué pour évaluer les temps de trajet. (...) Je lui ai par exemple demandé de me prévoir un restaurant pour le soir en fonction de l'endroit où je serais à 19 heures », raconte-t-elle. L'IA l'a même aidé à trouver le spot parfait pour prendre la photo parfaite des fameux tramways jaunes de la ville. « J'aurais pu passer 1.000 fois dans la rue sans y penser. J'ai même reçu des conseils pour l'angle de la photo », sourit-elle.
Le programme était suffisamment précis pour qu'elle n'ait quasiment plus à réfléchir. « C'était un peu bizarre parce que j'avais l'impression d'avoir quelqu'un qui connaissait la ville avec moi. » Le mot est lâché : avec.
Car c'est probablement ce qui distingue l'IA des anciens guides. Elle ne se contente plus de dire où aller. Elle peut discuter. On peut modifier le programme, supprimer une activité, changer de budget. Il est même possible de demander quelque chose de « romantique », « faisable avec des enfants » ou « à moins de quinze minutes à pied ». Le voyage devient une conversation. Ben voyons.
Et Clara est loin d'être un cas isolé. Selon un récent baromètre Kantar, qui mesure « l'adoption de l'IA dans les foyers français », près de 27% des Français envisagent désormais de confier l'organisation de leurs congés estivaux à une intelligence artificielle. Un chiffre qui atteint les 30% pour les moins de 35 ans. Thomas est l'un d'entre eux. Le Parisien de 34 ans utilise désormais systématiquement une IA lorsqu'il part à l'étranger.
« Avant, je cherchais pendant trois heures sur Google. Maintenant, je commence par lui demander de me dégrossir le terrain », précise-t-il.
Les professionnels s'emparent de la machine à fantasmes
Il lui confie surtout les tâches fastidieuses. L'outil compare par exemple les quartiers à sa place, organise les visites ou estime les temps de trajet.
« ChatGPT propose aussi beaucoup d'activités insolites et parfois moins touristiques. On peut se sentir comme un local sans perdre des heures à arpenter tous les sites sur Google », ajoute celui qui travaille en cabinet de conseil. « Je gagne un temps fou. »
Cette nouvelle manière de préparer les vacances intéresse évidemment les professionnels du tourisme. Car si les voyageurs demandent désormais à une IA où dormir, où manger ou quoi visiter, encore faut-il que les établissements soient correctement référencés.
Les hôtels cherchent à fournir aux IA suffisamment d'informations pour être recommandés lorsqu'un utilisateur demande une grande salle de bains, une vue sur la mer... ou même, plus insolite, une chambre avec des ports USB proches du lit.
« On peut avoir des questions sur la taille de la chambre ou la taille de la salle de bains », indique Olivier Cohn, directeur général de Best Western, au 20 heures de France 2. Pour ne pas rater de potentiels clients, le groupe hôtelier nourrit les IA avec une myriade d'informations. « Plus on fournit de contenu, plus on dit qu'on est à proximité, par exemple, d'un monument, plus c'est quelque chose qui va pouvoir être utilisé, qui va pouvoir faire remonter les établissements. »
L'IA devient ainsi une nouvelle porte d'entrée vers le tourisme. Mais elle a un défaut assez gênant pour un guide de voyage... elle peut se tromper avec beaucoup d'assurance.
Le risque d'hallucinations : quand l'algorithme invente la réalité
Sophie, 31 ans, en a fait l'expérience pendant un séjour en Italie. Elle avait demandé à une IA de lui trouver « une petite adresse familiale, loin des restaurants touristiques, à proximité de son hôtel ». En un clic, l'IA lui recommande un établissement. Spécialité de la maison, avis élogieux, proximité... Tout semblait y être.
« J'étais même contente parce que je me suis dit que j'avais trouvé une pépite que les touristes ne connaissaient pas », se rappelle-t-elle. Sur place, elle ne trouve rien. « On a marché vingt minutes avec Google Maps. Il n'y avait aucun restaurant. À l'adresse, il y avait un immeuble résidentiel. »
Le plus troublant, raconte-t-elle, est que l'IA lui avait ensuite expliqué que l'établissement était « particulièrement apprécié pour ses pâtes fraîches ». « Elle avait tout inventé », s'indigne-t-elle.
L'agence britannique SEO Travel a fait le test en demandant à ChatGPT de générer 100 itinéraires de voyages. Selon l'étude, 90% des itinéraires générés comportaient au moins une erreur. Dans 24% des cas, l'IA recommandait un restaurant, un café ou une attraction qui avait définitivement fermé.
Ce type d'erreur porte un nom : l'hallucination. L'IA produit une réponse qui semble cohérente, mais dont les éléments ne correspondent pas nécessairement au monde réel. Pour un voyageur, cela peut simplement signifier vingt minutes de marche pour rien. Mais les conséquences peuvent être bien plus sérieuses.
Un problème de visa : la facture salée de la crédulité numérique
Chaimae Lebyed compte parmi les victimes des hallucinations de l'IA. L'influenceuse souhaitait se rendre aux îles Fidji pour les vacances. « Je regarde toujours les modalités pour le visa car j'ai un passeport marocain », précise-t-elle en vidéo. Mais au lieu de miser sur Google, la jeune femme questionne l'IA qui lui assure qu'elle peut faire le visa sur place. Ni une, ni deux, elle achète ses billets.
« Je me rends compte que j'ai besoin d'un visa. Je suis censée partir aujourd'hui et là je ne peux plus. Je suis censée être à l'aéroport, et je ne peux pas y aller à cause de ChatGPT qui m'a gâché mon voyage », raconte-t-elle.
Pour une recommandation de café, une erreur peut être amusante. Pour un visa, une fermeture d'aéroport ou une restriction sanitaire, elle peut coûter des centaines d'euros. Chaimae Lebyed, elle, a perdu 700 euros... « Il s'appelle comment le CEO d'OpenAI ? Rends-moi mon argent », lance-t-elle.
Meryd Caldass en a également fait les frais. « J'ai demandé à ChatGPT si j'avais besoin de visa, il m'a dit non et je n'ai pas vérifié, je ne ferai plus jamais confiance à ce tocard », réagissait une influenceuse espagnole aux 413.000 abonnés sur Instagram, Mery Caldass, en larmes dans les bras de son compagnon. L'outil ne lui avait pas précisé qu'il fallait, non pas un visa pour se rendre à Porto Rico, mais un ESTA, une autorisation électronique de voyage obligatoire. Une subtilité qui a visiblement échappé à l'IA.
Des randos qui virent au cauchemar : l'IA ne marche pas sur les sentiers
Les erreurs deviennent encore plus problématiques lorsque l'IA s'attaque aux itinéraires. Miguel Angel Gongora Meza, fondateur et directeur d'une agence de voyages au Pérou, préparait un trek à travers les Andes lorsqu'il a entendu deux touristes discutant de leur projet de randonnée solitaire dans les montagnes jusqu'au « Canyon Sacré d'Humantay ».
Le problème, c'est que ce canyon n'existe pas. Une information qu'ignoraient les deux vacanciers, qui avaient fait appel à ChatGPT pour leur périple. « Ils m'ont montré la capture d'écran, rédigée avec assurance et pleine d'adjectifs percutants, mais c'était faux, explique-t-il à la BBC. Le chatbot d'OpenAI avait en réalité combiné deux lieux sans rapport avec la description. Une erreur qui aurait pu coûter la vie aux deux touristes.
Dans les Cévennes, des professionnels du parc ont également vu arriver des visiteurs avec des parcours générés par une intelligence artificielle. Au programme, distances irréalistes, dénivelés sous-estimés et même zones interdites au bivouac. « Ça a commencé l'été dernier, confirme au Figaro Adrien Majourel, responsable de la communication du parc. On constate qu'il y a de plus en plus de gens qui viennent pour faire valider un itinéraire IA. » Des touristes s'étaient par exemple fait recommander par l'IA une randonnée de 82,5km de marche en seulement deux jours avec un dénivelé largement sous-estimé.
Car l'IA sait qu'un chemin relie deux points. Elle ne sait pas forcément ce que signifie réellement parcourir ce chemin. Face à ces nombreuses péripéties, le parc national des Cévennes a décidé de prendre les choses en main. « Une intelligence artificielle ne marche pas sur les sentiers. Préparer une randonnée, ce n'est pas seulement tracer une ligne sur une carte. C'est adapter un itinéraire à une météo, à un niveau physique (...) et, pour cela, rien ne remplace l'humain », précise ainsi un communiqué, publié en mars.
« Je pense que c'est là que l'IA m'a fait le plus peur », se rappelle Léa, 24 ans, après avoir utilisé un chatbot pour préparer une randonnée dans les Alpes. « Il m'avait proposé une boucle en me disant que c'était accessible à quelqu'un qui marche régulièrement. En regardant ensuite les cartes détaillées, j'ai vu que le dénivelé était beaucoup plus important que ce qu'il annonçait », poursuit-elle.
Depuis, elle utilise l'IA « comme une première idée, jamais comme une validation ».
Sans guide, mais pas sans vigilance : la résistance s'organise
Face à ces mésaventures, les professionnels du secteur cherchent donc à rendre les outils plus fiables. Les plateformes de réservation ont rapidement développé leurs propres agents conversationnels pour accompagner les vacanciers. Avec un avantage sur les IA généralistes : leurs bases contiennent des informations directement issues des hôtels, des disponibilités ou des activités proposées. Booking.com a lancé en 2023 son AI trip Planner. L'entreprise assure ainsi s'appuyer sur ses propres données vérifiées pour limiter les informations erronées. Expedia a de son côté lancé son assistant Romie en 2024.
Certains voyageurs, eux, ont déjà appris à prendre leurs précautions. Camille, 24 ans, demande désormais systématiquement à son IA de citer ses sources. Elle lui demande aussi de séparer « ce qu'elle sait » de « ce qu'elle suppose ».
« Je lui écris littéralement :