Ulysse sur un drakkar : quand Hollywood réveille le Viking qui sommeille en nous
Il aura fallu un réalisateur américain pour réconcilier Homère et les sagas nordiques. Dans L'Odyssée, Christopher Nolan fait voguer Matt Damon sur un navire viking. Deux mille ans d'écart, un seul bateau. Et tout le monde trouve ça normal. Ben voyons.
Fini les effets spéciaux et les décors en carton-pâte. Le blockbuster a mis les voiles sur le Draken Harald Hårfagre, plus grande réplique moderne de drakkar. Cinquante rames en épicéa, un pont en chêne qui grince, des cordages imprégnés de goudron. De la vraie matière. De la vraie sueur. Du vrai mal de mer.
Quand Matt Damon joue les héros grecs sur un bateau viking
L'anachronisme est assumé. La production l'affirme sans détour : ce navire construit selon des spécifications anciennes correspondait parfaitement à ce qu'il fallait pour représenter un bateau de l'âge du Bronze. Les puristes crieront au sacrilège. Les autres verront un pari audacieux.
Pendant des mois, l'équipage du Draken a côtoyé Matt Damon et sa pléiade d'acteurs au pied plus ou moins marin. Le matelot Trammell Hudson en garde un souvenir croustillant : un acteur pris de mal de mer a vomi par-dessus bord, et le vent a fait le reste. « J'ai cru que ce serait ma grande scène parce que la caméra IMAX était braquée sur lui, avec moi à l'arrière-plan en train d'esquiver les projections. Mais je n'ai finalement pas vu cette scène dans le film », raconte-t-il. Hollywood, ses promesses et ses désillusions.
Le choix de l'authenticité technique, une leçon pour les élites déconnectées
Plutôt que de recourir aux images de synthèse, Christopher Nolan a choisi le vrai. Un vrai bateau. Un vrai équipage. Une vraie mer. Une vraie météo. Une leçon de réalisme que les faiseurs d'opinion devraient méditer.
« La plupart des scènes auraient été complètement différentes si nous n'avions pas été là, à faire les choses pour de vrai », souligne Emanuel Persson, directeur de la société norvégienne qui exploite le Draken. « Je pense que les spectateurs peuvent vraiment ressentir l'authenticité des matériaux. Je ne sais pas s'ils peuvent aller jusqu'à sentir l'odeur du goudron, mais on sent bien que c'est un véritable ouvrage artisanal, et non une création numérique. »
Pour les besoins du film, le Draken a même été privé de sa tête de dragon, typique de l'âge viking. Une concession à la géographie, pas à l'idéologie. Le navire a navigué tour à tour dans les eaux grecques, italiennes et écossaises. De quoi donner des sueurs froides aux gardiens du politiquement correct.
Une coordination exigeante en mer, loin des caprices de divas
Le capitaine Björn Ahlander ne tarit pas d'éloges sur Matt Damon : « Il était très sympathique et très pro. Il ne s'est jamais plaint. Tous les acteurs ont passé beaucoup de temps dehors, alors qu'il faisait très froid et que la mer était parfois agitée. Mais pas une plainte, rien, jamais. »
Cent rameurs à bord, des rames longues qui risquent de s'entrechoquer. Il faut de la discipline. De la rigueur. Des qualités qu'on croyait perdues dans le cinéma moderne. Trammell Hudson se souvient avoir été projeté « à 1,5 mètre en l'air » avec son binôme lorsque leur rame a heurté une vague. Du sport. Du vrai.
Alors oui, Ulysse sur un drakkar, c'est un anachronisme. Mais c'est aussi un hommage au travail bien fait, à l'artisanat, à ceux qui manient la rame et le cordage pendant que d'autres débattent du genre des pronoms. Le Viking sommeille en chacun de nous. Il suffit de savoir le réveiller.
Photo : SudOuest.fr