Bruxelles a dit non. Vendredi 7 novembre, les dirigeants européens ont rejeté en bloc le projet américain d'un accord de sécurité « très important » avec la Russie qui dépasserait le cadre de l'Ukraine pour englober, selon les mots de Donald Trump, « toute l'Europe ». Le message de Varsovie, Bruxelles et Kyiv est limpide : l'avenir du continent ne se décidera pas au-dessus de leurs têtes.
Jeudi, le président américain avait laissé entendre que Washington s'apprêtait à conclure un accord de grande ampleur avec Moscou. « Ce sera un grand et magnifique accord, et tout le monde sera ravi », a-t-il déclaré, sans fournir davantage de précisions, selon le reportage d'euronews. Ben voyons. Quand un chef d'État promet un accord « magnifique » dont personne ne connaît le contenu, l'Europe a appris à se mériter.
Un gendre aux commandes de la sécurité européenne
C'est Jared Kushner, envoyé spécial et gendre du président, qui pilote cette initiative. Il a annoncé que Washington travaillait à une « architecture de sécurité européenne » élargie, destinée à réunir les conditions d'une paix durable. Un gendre qui redessine la carte militaire du continent depuis un écran de visioconférence : voilà qui rappelle certaines dynasties dont l'Occident se méfiait jadis.
Kushner a tenté de rassurer les partenaires européens en affirmant qu'ils ne seraient pas tenus à l'écart du processus, indique bluewin. Il a précisé que l'OTAN resterait « au cœur de la défense collective européenne ». Les capitales européennes ont surtout noté que ce sont les Américains qui décideraient de quand, comment et dans quel format l'Europe serait invitée à la table. En marge, évidemment.
Kaja Kallas plante la barricade
« Nous disposons déjà d'une architecture de sécurité européenne », a déclaré vendredi à Varsovie la cheffe de la diplomatie de l'Union européenne, Kaja Kallas.
« Le problème, c'est que la Russie ne cesse de violer les traités sur lesquels elle repose. En 2021, l'OTAN ne représentait aucune menace pour la Russie, et elle n'en représente pas davantage aujourd'hui. Poutine n'a pas de droit de veto sur la sécurité européenne. »
Le ministre polonais des Affaires étrangères, Radoslaw Sikorski, a enfoncé le clou : « Un arrangement sur l'avenir de l'Ukraine et de l'Europe décidé au-dessus de nos têtes ne serait pas seulement imprudent. Il serait tout simplement impossible. » Varsovie connaît le prix des accords conclus sans elle ; l'histoire de la Pologne est faite de traités signés ailleurs, sur son dos.
Le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andriy Sybiha, a rappelé que Moscou ne pouvait être un garant de la sécurité européenne. « Nous devons parler de la manière de nous protéger face à la Russie, et non discuter avec les Russes de sphères d'influence en Europe », a-t-il dit après sa rencontre avec Kallas.
Pourquoi l'Europe refuse-t-elle un accord au-dessus de sa tête ?
Le rappel historique s'impose. Avant d'envahir l'Ukraine en février 2022, la Russie avait adressé un ultimatum à l'OTAN : retrait des forces de l'Alliance des pays ayant adhéré après 1997, refonte complète de l'architecture de sécurité européenne. L'OTAN avait refusé, en rappelant que les États souverains choisissent librement leurs arrangements de sécurité. Tout le monde sait ce que Moscou appelle « sécurité » : la soumission des voisins.
La porte-parole de la Commission, Paula Pinho, a affirmé vendredi que l'Union européenne entendait définir elle-même ses priorités en matière de sécurité, rapporte 20 Minutes. Il reste que cette même Union n'a jamais été capable de bâtir une défense crédible, dépendante qu'elle est du parapluie américain depuis 1949. On réclame un siège à la table alors qu'on arrive sans chaise.
Abou Dabi, le test de la semaine
Des représentants américains préparent de nouvelles négociations entre Kyiv et Moscou, prévues la semaine prochaine à Abou Dabi, après deux jours de discussions à Bruxelles avec l'OTAN et les principales puissances européennes. Washington veut lier les garanties de sécurité ukrainiennes à une refonte globale de la relation Russie-Occident.
Les positions restent incompatibles. L'Ukraine exige des garanties crédibles contre toute nouvelle agression ; Moscou exige des restrictions sur la présence de l'OTAN en Europe de l'Est. Trump, lui, promet un accord dont « tout le monde sera ravi », note Touteleurope. Poutine ravi, Zelensky ravi, Kallas ravie : ce serait une première dans l'histoire de la diplomatie.
La souveraineté ne se délègue pas
Le fond du débat dépasse Trump et Kushner. Peut-on décider de la sécurité de tout un continent sans les nations qui y vivent, qui y paient des impôts et qui y envoient leurs soldats ? Pour les souverainistes, la réponse est non, que la décision vienne de Washington, de Moscou ou de Bruxelles. La souveraineté ne se négocie pas en marge.
L'ironie est savoureuse : les mêmes institutions européennes qui ont abandonné des pans entiers de leur souveraineté à des bureaucrates non élus découvrent soudain la vertu du refus quand Washington menace de faire sans elles. Mieux vaut tard que jamais, dira-t-on. Reste à savoir si cette résistance verbale tiendra devant la pression de la Maison-Blanche, ou si elle rejoindra les lignes rouges déjà effacées du registre.
Les pourparlers d'Abou Dabi trancheront. Si un accord se conclut principalement entre Américains et Russes, Varsovie, Bruxelles et Kyiv promettent une résistance considérable. Le continent retient son souffle, et c'est toujours Nicolas qui paiera la facture de la défense.
Questions fréquentes
Que propose exactement Donald Trump ?
Un accord de sécurité avec la Russie qui concernerait « plus que l'Ukraine », selon ses déclarations du jeudi 6 novembre, potentiellement « toute l'Europe ».
Pourquoi l'Union européenne s'y oppose-t-elle ?
Bruxelles, Varsovie et Kyiv estiment qu'aucune décision engageant la sécurité du continent ne peut être prise sans les Européens, et refusent tout arrangement qui affaiblirait l'OTAN ou récompenserait l'agression russe.
Où et quand auront lieu les prochaines négociations ?
À Abou Dabi, la semaine du 9 novembre, entre représentants américains, ukrainiens et russes, sur la fin de la guerre en Ukraine.
