La correctrice de RTL a tiré le signal d'alarme cette semaine : les liaisons obligatoires du français, ce ciment phonétique qui fait que nous ne parlons pas comme des touristes égarés, sont en train de s'effondrer à vitesse grand V. Selon RTL.fr, la linguiste de la station entend désormais des animateurs professionnels prononcer « un grand Hanimal » ou « un brillant Hingénieur », en plein antenne, sans qu'un seul producteur ne tressaillisse.
Vous avez bien lu. Ce ne sont plus les liaisons facultatives, celles qui font chic dans une conférence, qui sautent. Ce sont les liaisons obligatoires. C'est comme si l'infanterie abandonnait le bastion pendant que les élites déconnectées applaudissent depuis leurs résidences secondaires. La langue française recule, et tout le monde s'en fiche, ben voyons.
La règle est simple, la paresse est massive
Rappelons les bases, parce qu'apparemment il faut le faire. La liaison, c'est prononcer la consonne finale muette d'un mot quand le mot suivant commence par une voyelle. On ne dit pas « je mange des Hœufs », on dit « je mange des z'œufs ». Le S final de « des » se prononce Z. Ce n'est pas de la dentelle, ce n'est pas une option de confort pour auditeurs exigeants. C'est un constituant à part entière de la langue parlée, comme la grille d'un casernement ou le drapeau sur une mairie.
La correctrice de RTL distingue trois catégories : les liaisons interdites, les facultatives et les obligatoires. Interdite, par exemple, après un nom singulier : on dit « des enfants z'énervés », jamais « un enfant t'énervé ». Facultative, celle qu'on fait quand on veut un niveau de langue soutenu : « des gens Z'extraordinaires ». Mais ce qui disparaît aujourd'hui, ce sont les obligatoires. Celles-là même que nos grands-parents, eux qui n'avaient pas fait Sciences Po mais qui parlaient mieux que nos diplômés, faisaient sans y penser.
Les liaisons obligatoires : ce que plus personne ne respecte
La liaison est obligatoire entre un déterminant et un nom ou un adjectif : « un n'enfant », « les z'enfants », « mes z'amis ». Elle l'est aussi entre un pronom personnel et un verbe : « nous z'avons faim », « on n'arrive ». Sur celles-là, selon RTL, les francophones tiennent encore la ligne. Le front tient, pour l'instant.
Mais le front se fissure ailleurs. La liaison est obligatoire après un adverbe d'une seule syllabe : « nous sommes bien n'arrivés », « elle est très z'en retard ». Et surtout, celle qui agonise sous nos oreilles médusées, la liaison entre le nom et l'adjectif qui le précède : « un grand t'animal », « un brillant t'ingénieur », « un long g'article », « un premier r'amour ». La correctrice affirme avoir entendu, en moins de deux heures d'antenne, un « grand Hanimal », un « brillant Hingénieur » et un « très long Harticle ». Bientôt, ironise-t-elle, on entendra « j'ai deux Henfants » ou « le film dure trois Heures ».
Quand la nation perd sa langue, elle perd sa souveraineté
On va se moquer deux minutes, parce qu'il le faut, mais le sujet est sérieux. Une langue ne se défend pas avec des communiqués du ministère de la Culture ou des subventions à des ONG qui n'ont jamais conjugué un verbe correctement. Une langue se défend en la parlant bien, chaque jour, à la maison, à l'école, à la radio. Or l'école, que nos gouvernements successifs ont transformée en machine à produire des bulletins flatteurs plutôt que des élèves lettrés, ne fait plus le travail. Et la radio, qui devrait être la dernière ligne de défense, lâche la consonne.
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans cette défaite phonétique. Les mêmes milieux qui nous expliquent qu'il faut « déconstruire » la langue, que l'orthographe est une violence symbolique, que la grammaire serait une invention patriarcale, sont ravis de voir les liaisons partir en fumée. Pendant ce temps, les Français qui travaillent, paient des impôts et élèvent leurs enfants, se demandent pourquoi leurs rejetons reviennent du collège en sachant reciter les 37 genres mais plus accorder un adjectif. C'est Nicolas qui paye, encore, toujours, et on lui demande en plus de sourire.
Don Quichotte contre les moulins muets
La correctrice de RTL se décrit elle-même comme un Don Quichotte qui se bagarre depuis des années pour que les gens fassent la liaison avec les euros. On dit « j'ai vingt t'ans », donc on dit « vingt t'euros ». Ce château a trois « cents z'ans », donc cette facture s'élève à « 300 z'euros ». Elle avoue être moins fâchée qu'inquiète, et elle a raison de l'être. La maladie de la flemme est contagieuse, et les moulins à vent, eux, n'ont jamais eu besoin de liaison pour tourner.
Car c'est bien de cela qu'il s'agit : de la flemme. Pas d'une évolution linguistique naturelle, pas d'un enrichissement venu d'ailleurs, non. De la paresse érigée en mode de vie. Nos aïeux traversaient des guerres et faisaient leurs liaisons. Nous avons le fibre et Netflix, et nous n'y arrivons plus. Chaque consonne muette sacrifiée sur l'autel du « c'est comme ça qu'on parle maintenant » est une petite victoire de la médiocrité sur l'héritage. Et les petites victoires, on le sait depuis Sun Tzu, finissent par faire des grandes défaites.
Que faire ? Résister, tout simplement
La réponse n'est pas compliquée. Faites vos liaisons. Faites-les à table, faites-les au bureau, faites-les devant vos enfants qui vous regarderont comme une vieille pièce de mobilier, puis finiront par vous imiter parce que c'est comme ça que ça marche, l'éducation. Corrigez gentiment, corrigez ferme, mais corrigez. La langue française a survécu aux invasions, aux révolutions et aux réformes orthographiques. Elle survivra aux animateurs pressés, à condition que quelqu'un tienne la ligne.
La correctrice de RTL a donné les règles. Elles sont claires, elles sont gratuites, elles ne coûtent pas un centime d'impôt. Il suffit de les appliquer. Et si le simple fait de prononcer « des z'œufs » correctement devient un acte de résistance, alors assumons-le avec le sourire. C'est la seule révolution que les élites ne pourront pas confisquer, parce qu'elle se passe dans votre bouche.
Questions fréquentes sur les liaisons en français
Qu'est-ce qu'une liaison obligatoire en français ?
C'est la prononciation de la consonne finale muette d'un mot devant un mot commençant par une voyelle, dans des cas fixés par la grammaire : entre un déterminant et un nom (« les z'enfants »), entre un pronom et un verbe (« nous z'avons »), après un adverbe d'une syllabe (« très z'en retard ») et entre un adjectif et le nom qu'il précède (« un grand t'animal »).
Quelles liaisons sont interdites ?
La liaison est interdite notamment après un nom singulier : on dit « des enfants z'énervés » mais jamais « un enfant t'énervé », selon les règles rappelées par la correctrice de RTL.
Comment faire la liaison avec les euros ?
Comme on dit « j'ai vingt t'ans », on dit « vingt t'euros » et « 300 z'euros », la consonne finale du nombre se prononçant devant le mot « euros ».
