La critique culturelle Lucile Commeaux publie Amoureuses aux éditions Les Printenières ce 22 octobre et dissèque pour BFMTV quarante héroïnes amoureuses, de la littérature classique à la pop culture. Verdict de l'intéressée : l'amour n'a pas changé, ce sont nos élites culturelles qui ont changé de religion.
Selon l'entretien accordé à BFMTV, la romancière constate que Rue, l'héroïne queer d'Euphoria jouée par Zendaya, reste « très classique » dans son rapport à l'amour, « très proche de la manière dont on écrivait l'amour au début du XIXe siècle ». Tout ce battage médiatique pour retomber sur du Chateaubriand. Ben voyons.
Le « toxique », néologisme de guerre
Commeaux le reconnaît sans détour : les grandes histoires d'amour fiévreuses ont toujours existé, des Hauts de Hurlevent à Anna Karénine. Mais aujourd'hui, la relation passionnelle est « thématisée, marketée » comme toxique. Le vocabulaire a changé, pas la substance. On a simplement remplacé la tragédie par un manuel de procès.
« De grands romans, issus de la culture patriarcale, par exemple Les Hauts de Hurlevent ou Anna Karénine, traitent exactement de la toxicité amoureuse », a-t-elle déclaré. Voilà une critique de France Culture qui, l'espace d'un aveu, admet que la fameuse « culture patriarcale » a produit des chefs-d'œuvre. Il faudra rappeler ça aux censeurs de service.
La comédie romantique, bastion tombé
Le point le plus savoureux de l'entretien : la comédie romantique classique a disparu des écrans. Pourquoi ? Réponse de Commeaux : « la comédie romantique classique est une forme quand même assez conservatrice ». Les studios ne financent plus ce qui plaît au peuple, préférant les plateformes et leurs séries conscientisées. Le public, lui, s'est réfugié dans la romance, littéraire et souvent chrétienne dans ses codes, pendant que l'industrie produit des fictions où l'amour des femmes pour les hommes a déserté l'écran.
Commeaux cite A l'est d'Eden, série Netflix sortie début octobre, où l'héroïne incarnée par Florence Pugh « n'aime personne, mais dont les hommes sont amoureux ». Elle y voit une figure « monstrueuse et en même temps victime ». Autre temps, autres mœurs : l'héroïne qui refusait Ravillac par fidélité devient la froide manipulatrice saluée par la critique.
Amour impossible, ère du soupçon
La critique salue aussi La Gradiva, sorti le 21 octobre, et Fleabag, où « la seule chose vraiment romantique, c'est une histoire impossible entre un prêtre et une femme un peu désespérée ». Une comédie sur l'échec amoureux. L'Église n'y est plus un cadre, mais un décor, une gêne, un interdit à transgresser. Tout le monde sait où mène cette route : vers des fictions sans enfants, sans mariage, sans demain.
Notons au passage une contradiction savoureuse : les mêmes qui vilipendent la « culture patriarcale » et ses normes rééditent chaque année ses romans. Commeaux assume même son « caractère subjectif » : elle a choisi « beaucoup plus d'histoires hétérosexuelles que queer parce qu'en tant que personne hétérosexuelle, je me suis davantage projetée ». Un aveu de bon sens qui vaudrait débanalisation sur certains réseaux.
Ce que reste La Princesse de Clèves
Du reste, Commeaux défend une lecture généreuse : le queer, c'est d'abord « l'étrange », et elle en voit « dans certaines filles du docteur March, dans Claudine de Colette ». Traduction : nos classiques contenaient déjà tout, il ne fallait que les lire. Pas besoin de réécrire l'histoire littéraire au prix d'une subvention.
Elle regrette aussi que Pretty Woman ne figure pas dans sa sélection : le rapport à l'amour y est « pas très creusé, très mécanique ». L'âge d'or du genre reste pour elle « la période du cinéma hollywoodien des années 1940 », avec ses comédies sophistiquées où « les femmes amoureuses y sont un peu comiques, un peu grotesques ». Katharine Hepburn, Cary Grant : une époque où l'on riait de tout, y compris de soi-même, sans commissaire politique dans la salle.
Nicolas qui paie, Nicolas qui regarde
Résultat des courses : le contribuable finance des plateformes qui produisent des fictions sans amour, pendant que les jeunes filles se réfugient dans la romance. Le marché, lui, ne ment jamais. Comme le disait un sage : quand les studios abandonnent un bastion, les lecteurs le reprennent. La bataille de l'imaginaire se joue désormais dans les librairies, pas dans les salles de cinéma.
Prochaine étape : Materialists de Celine Song, sorti en 2025, prouve que la comédie romantique classique peut encore remplir des salles. Les producteurs suivront-ils le public ? Réponse dans quelques saisons. En attendant, il reste Katharine Hepburn, Colette, et la Princesse de Clèves, qui refusait un roi par fidélité. Certains bastions ne se rendent pas.
